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LA POÉSIE ANIMÉE:
PREMIERS PAS VERS UNE POÉSIE INCONNUE

La découverte récente des épreuves d'Un Coup de Dés de Mallarmé vérifie que 1'« artiste» (ce mot est employé à dessein) est le fondateur d'une lignée dans la poésie occidentale. On aurait pu penser que le livre, après trois siècles, ait découvert enfin aux poètes la permanence du signe. Or, l'écrit commence seulement à faire l'objet d'une attention soutenue. Et encore, n'en sommes-nous sans doute qu'aux débuts, car tout peut très bien retourner à l'absence, l'histoire de la poésie visuelle nous le montre. Le discours peut étouffer le langage. Il en aura fallu des clameurs dans le désert: Guillaume Apollinaire, Lemaître, Pierre Garnier, Max Bense, pour qu'enfin la poésie matérielle, solide, la poésie qui se voit fasse souche. La poésie concrète, visuelle, spatialiste, est pour moi le vrai point de départ. Mais, avant tout, il convient de redonner au titre sa valeur interrogative. C'est une question que je pose, non une affirmation que j'assène. Si je pense que le livre est devenu un obstacle à l'évolution de la poésie, il n'est pas encore certain que l'ordinateur soit le médium et l'outil adéquats. Seule la poursuite des recherches entreprises sera susceptible de nous fournir une indication.
Il me faut esquisser à grands traits le sombre tableau de la poésie contemporaine. C'est sans doute notre chance, la poésie se meurt. Je ne reprendrai pas à mon compte les lamentations sur la crise de la lecture, de la jeunesse, de l'édition. Tout cela est vrai et toute tentative de retour en arrière rend l'échec encore plus patent. Dans certains pays, la poésie est prise dans une crise de la lecture tout entière. Ainsi, en Italie ou aux Etats-Unis, plus de 60% des ménages n'avaient en 1991 acheté aucun livre. Une enquête menée aux Pays-Bas 1 résume assez bien la situation européenne. Le groupe de lecteurs est trop restreint pour mener une enquête approfondie. Les lecteurs de poésie sont avant tout des professionnels: écrivains, professeurs, étudiants. Quant aux lecteurs non-professionnels, 80% d'entre eux achètent un recueil de poésie pour l'offrir. Cadeau peu cher et peu encombrant, il ne sera pas lu, comme l'avoue l'immense majorité des « lecteurs ».

Je n'insiste pas sur la situation de l'édition française malgré les efforts méritoires des pouvoirs publics. De nombreuses enquêtes 2 décrivent un paysage où les rimailleurs sont plus nombreux que les lecteurs, où les maisons d'édition abandonnent le marché les unes après les autres, laissant la place à l'amateurisme ou à l'escroquerie, où la distribution en librairie atteint le point zéro.
La pratique poétique elle-même est essouffiée. Arrive le moment inévitable où les formes s'épuisent. "Extinction, plutôt usure à montrer la trame, redites" comme l'exprime Mallarmé dans Crise de Vers. Deux vecteurs indispensables permettent le renouvellement: l'innovation et le maintien de l'écart entre poésie et prose. La notion d'« écart» est mal perçue. Elle n'est pas ressentie comme code spécifique mais comme moindre contrainte par rapport à la prose. Ainsi, elle encourage les créations expressionnistes ou thérapeutiques. Les nombreuses revues de poésie attestent que seules de subtiles différences du choix des mots, de leur ordre, de mise en page, séparent les écriveurs. Victime de son incapacité à promouvoir un renouvellement radical dans un ensemble social en transformation permanente, la poésie s'éteint à petit feu, dans l'indifférence.

Cependant, je ne crois pas assister à la disparition de la poésie. Mais une conception telle qu'elle a été définie à l'aube du XIXe siècle par le Romantisme a fait son temps. Si l'on veut croire J.-M. Schaeffer 3, la conception qui continue encore de structurer notre pensée a été élaborée au début du XIXe siècle en Allemagne par les romantiques de Iéna, entre autres

Friedrich Schlegel, Novalis, Hôlderlin, bientôt relayés par les tenants de l'idéalisme objectif: Schelling et Hegel 4. Relève de la métaphysique, la théorie spéculative romantique stipule que nous ne rencontrons pas d'oeuvres d'art mais seulement des manifestations (<< phenomenon ») de l' Art 5. La différence entre prose et poésie se révélerait dans l'indéterminé, le suprasensible, tout ce qui se dilue dans l'être, l'ineffable, l'absolu, l'incommunicable, qui animeraient la seconde et dont la première serait privée. La croyance en un point central unitaire, d'ordre ontologique, est à la source de cette sacralisation de la poésie.
La conception métaphysique de la poésie qui domine aujourd'hui me paraît inacceptable pour plusieurs raisons. La première en est qu'il s'agit d'un concept évaluatif et non descriptif: "Le terme Art (Poésie) ne renvoie pas à un objet descriptif mais à un idéal évaluatif' 6. Le concept évaluatif pose des problèmes insolubles. Une des difficultés est qu'aucune définition n'est adéquate observationnellement; elles n'incluent pas tout le fait poétique et incluent du non-poétique. Seule une définition triviale du fait poétique est adéquate: tout texte poétique est celui qui se donne pour tel. De meilleurs esprits que moi proclameront que Claudel n'est pas un poète, ou Aragon, ou Roubaud. On voit où mène le critère évaluatif à l'oeuvre dans la conception métaphysique de la poésie. C'est évidemment embêtant de ne pouvoir trier le bon grain. Moins pourtant que d'exclure sur des critères incertains.

La théorie spéculative de l'art situe la poésie hors du langage. Arts des arts selon Hegel, elle se trouve partout, dans toutes les réalisations humaines. Ne parle-t-on pas de la poésie de tel film, de celle qui sourd d'un tableau ? Elle déborde sur l'ensemble de l'activité humaine, il y a une poésie de la vie, du travail, et même, insensible à l'homme, pénétrant l'univers entier. Les fleuves, la lune, l'espace sont poétiques. Par transferts successifs, « poésie» désigne l'impression esthétique produite par le poème, puis, par un passage de la cause à l'effet, du contenant au contenu, elle désigne tout objet susceptible de provoquer un sentiment analogue. Poétique devient une émotion, un sentiment particulier, relativement indéfinissable, "qui présente un caractère de poésie" 7, qui émeut par le charme, la beauté, la délicatesse, à la fois cause et résultat de cette émotion. La poésie ne se laisse pas appréhender. Objet d'expérience, elle échappe au langage, ne s'explique pas. Elle ne s'isole pas non plus. Présente dans chacune de ses expressions, elle n'est pas substance repérable, c'est une qualité qui disparaît dès que le chercheur veut la saisir. La poésie pure n'a jamais été constatée, toujours il s'y mêle de l'impur. Comme d'autres mystères dont elle pourrait procéder, elle est mystère. Puisque nous sommes arrivés au Paradis, il ne nous reste plus qu'à faire marche arrière; nous sommes dans l'impasse. Expliquer l'existence de la poésie par celle de Dieu, du sacré, ne nous aide pas dans notre propos.
"La poésie se résigne mal à n'être qu'une forme de langage. / .. ./ Elle veut être, comme la science ou la philosophie, expression de vérités nouvelles, découvertes d'aspects ignorés du monde objectif. / ... / Elle commet une erreur mortelle. Libre au poète de révéler de nouvelles vérités, ce n'est pas par là qu'il est poète. " 8 Cette ambition néfaste connaît un succès tout particulier dans la poésie française. J. Cohen montre bien que le sens, la combinatoire lexicale, est l'objet de toutes les attentions. L'histoire de la poésie moderne jusqu'aux surréalistes est celle de l'impertinence sémantique, donnée comme moyen de mettre à jour un réel obscurci. Or, à mon sens, le poème n'est pas un moyen d'aborder, de faire naître, de mettre au jour un en-dehors du poème.
La poésie ne parle pas du réel ni de l'essence. Elle ne parle pas, ou ne parle plus, j'ai sous les yeux la poésie contemporaine. La théorie spéculative de l'art nous a fait tomber dans un piège sémantique : dire pour faire, parler pour écrire, voir pour signe. Hegel définit la poésie comme le contraire de ce qu'elle est: "C'est pourquoi il est indifférent pour une oeuvre poétique d'être lue ou entendue et elle peut, sans rien perdre de sa valeur, être traduite dans des langues étrangères, être transposée de vers en prose. " 9. Expression de la pensée pure, ses conditions matérielles de production sont occultées. Le livre devient un pur esprit. Il me semble que cette conception du llivre est devenue un obstacle à la création poétique.

Les XIX et XX" siècles ont assisté à la domination presque sans partage du support «livre ». Les progrès de l'alphabétisation ont contribué à son expansion au détriment de tous les autres moyens de communication rejetés en marge de la communication sociale. Le livre est ressenti comme le support par excellence de la transmission culturelle. L'oralité (les conteurs, les avis lancés en public) a disparu de la sphère publique ainsi que le manuscrit, florissant encore à la fin du XVIIIe siècle. Il faut se rappeler par exemple le rôle public joué par la lettre au temps des Lumières. En Europe, l'affiche n'acquiert de rôle notable que dans la deuxième moitié du XXe siècle. Le téléphone, la radio, en supprimant des sources d'écrit, accroissent encore son monopole de support culturel. Banalisé, il perd sa matérialité, n'est plus perçu comme une chose mais comme moyen de s'approprier du sens. Michael Riffaterre, dans La Production du Sens, publié en 1978, montre que le lecteur va directement au sens, au besoin le produit. Le rapport entre le lecteur et le livre est celui qui convient le mieux à la conception métaphysique de la poésie. Il faut ajouter à cela que la théorie spéculative de l'art a été la seule à être répandue uniquement et entièrement par le livre. La concordance entre le contenu et son support est totale.
Cette fin de XXe siècle voit la fin de la notion d'art comme essence absolue, sa désacralisation. Des opinions aussi divergentes que les philosophies déconstructivistes et postmodernes qui annoncent la mort de l'art développent le même thème: la fin de l'interprétation métaphysique, du concept « Art » opposé dans l'absolu à « non-art ». L'art redevient une pratique sociale, il n'est plus la poursuite d'un idéal évaluatif.
En même temps nous assistons à l'émergence de technologies nouvelles qui bousculent le monopole du livre imprimé. De nouvelles ères d'applications s'ouvrent. La première est, grâce aux procédés de conservation et de multiplication des documents sonores, une redécouverte de la poésie sonore. Sans vouloir minimiser les richesses de la poésie sonore, l'importance que notre société accorde à l'écrit et au visuel me fait choisir un renouvellement de la poésie par son élément visuel, et, plus encore, par une combinaison des deux. Il commence de devenir possible de réaliser le programme qu'Apollinaire traçait au début du siècle, d'imaginer que les artifices typographiques poussés très loin avec un grande audace puissent avoir l'avantage de faire naître un lyrisme visuel presque inconnu auparavant et de réaliser la synthèse des arts, de la musique, de la peinture et de la littérature.

L'ordinateur a cessé d'être un outil de manipulation des nombres pour évoluer en un outil de communications multiples. C'est sur lui que se reportent tous mes espoirs de poète, qu'il soit couplé ou non au support vidéo. L'emploi de l'ordinateur dépasse évidemment de très loin ses capacités de manipulations texiuelles. Une pratique littéraire consiste à générer des textes à partir d'un ordinateur. Il me semble que cette forme de création littéraire, remarquablement illustrée entre autres par J. P. Balpe, est une forme charnière au sens où elle continue à privilégier le déroulement de la lecture linéaire. Même si elle remet en cause les notions d'auteur et de texte clos, elle ne permet pas de dépasser assez nettement la conception métaphysique de l'oeuvre poétique. Pour renouveler en profondeur la création, il nous faut partir des recherches en poésie visuelle et concrète occidentales d'une part et de la poésie d'Extrême-Orient, notamment chinoise, de l'autre. La poésie visuelle a été la première à remettre en cause le primat de l'écriture en intégrant au poème des éléments extra­linguistiques ou en créant sans référence directe à la langue. La poésie chinoise est, comme nous le savons depuis longtemps, une poésie du signe, du visible. «La poésie chinoise s'efforce d'agencer les mots dans l'espace. Le poème calligraphié peut être exposé, offert à la contemplation à la manière d'une peinture. »10. L'ordinateur, quant à lui, outre une manipulation aisée des deux types de création esquissés ci-dessus offre la possibilité d'écrire des textes variables, mouvants, interactifs ou tridimensionnels. Non seulement il intègre le mouvement, le temps, comme le film d'animation aurait pu le faire si les poètes s'y étaient essayés, mais pour la première fois l'interactivité élargit encore le champ du possible.
Dans Le Poème à Lecture Unique, Philippe Boots décrit les changements qu'impliquent la poésie écrite animée dans le rapport du lecteur au texte et plus largement à la langue. "Ce type de lecture, dans laquelle la sélection lectorielle des potentialités permises par le texie n'est pas intellectuelle mais essentiellement physiologique et donc relativement indépendante de la volonté du lecteur"ll ne rend pas impossible rapproche métaphysique (il n'en est pas question) mais ne la favorise pas 11.

J'ambitionne l'écriture d'une réalité virtuelle poétique, je veux dire de poèmes dans lequel le « lecteur» entrerait comme dans une situation songée par les situationnistes. Seul l'ordinateur peut réaliser telle ambition. Je tiens à dire cependant que rien n'indique que le mouvement dans lequel nous nous engageons sera durable. D'abord le livre a encore de beaux jours devant lui. Pendant longtemps des poèmes rimés s'écriront. Ensuite, il ne faut pas se cacher que toute poésie nouvelle rencontre des résistances et que la modification des structures de présentation et distribution ne peut que prendre du temps. Ce que nous appelons «poésie» risque d'être absorbé par les circuits de l'art visuel, c'est ce qui m'arrive actuellement. De nouvelles générations d'ordinateurs et de processeurs s'annoncent, et, grâce au ordinateurs personnels, chacun peut devenir créateur, ce qui est hautement souhaitable. Mais les coûts de production de la poésie animée sont élevés. Le passage par des entreprises spécialisées est encore indispensable. Les éditeurs de CD-ROM sont rares, les circuits de distribution quasi­inexistants. Aux Pays-Bas, la fondation Montevideo a réussi à distribuer de l'art vidéo près de Virgin MegaStores 12. Cette percée est encore trop exceptionnelle pour provoquer l'enthousiasme. Le livre bénéficie de tout le poids de la tradition, de structures industrielles et commerciales solides, et la littérature par ordinateur est encore à créer.
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l Fondation Speurtocht N.R.C., Handelsblad, 1994 (retour)

2 dont celle de Jean-Michel Place ainsi que celles du CALCRE. On m'objectera que la crise n'est pas neuve, que Baudelaire n'a vendu que 250 exemplaires des Fleurs du Mal et Rimbaud pas une seule de ses Illuminations. Cette objection souffre à mon sens d'un défaut de perspective. Le taux global de lecteurs s'est entre-temps considérablement accru, le nombre de lecteurs de poésie est resté le même. La poésie publiée se porte mal, producteurs, éditeurs et lecteurs se renvoient la faute. les éditeurs accusent les poètes de nombrilisme et le public d'ignorance, les poètes accusent les éditeurs de mercantilisme et le public d'ignorance, le public n'achète pas, malgré l'attention empressée qu'en France les structures institutionnelles accordent à la poésie. (retour)
3 voir SCHAEFFER (l-M.) : L'Art de l'Age Moderne, Paris, Gallimard, 1992. (retour)

4 Ibidem, p. 94-95. (retour)

5 Ibidem, note 60 p. 397.(retour)
6 Ibidem, p. 218. (retour)
7 ROBERT (paul) : Dictionnaire alphabétique et analogique de la Langue Française, Paris, Société du nouveau Litté, 1967, tome V, entrée « Poésie ».(retour)
8 COHEN (J.) : Structure du langage poétique, Paris, Flammarion, 1966, p. 47.(retour)
9 Cité par SCHAEFFER (J.-M.) : L'Art de l'Âge Moderne, Paris, Gallimard, 1992, p.219. (retour)
10 LEYS (Simon) : La Forêt en Feu, Paris, Hermaml, 1988, p. 16-17. (retour)
11 BOOTZ (Philippe) : "Le poème vidéo et le poème à lecture unique ... ", in BOOIS (Philippe) et a1ii: A:\LITTERATUREJ (Colloque Nord-Poésie et Ordinateur), Roubaix-Villeneuve d'Ascq, CIRCA V-GERlCO-MOIS- VOIR, 1994, p. 75-86. (retour)
12 BODGES (M.), SASNETT (R.) and JlJDSON MUSINGS ev.) "On Multimedia", in Unix Review, Amsterdam, 1993, p. 83. (retour)