La découverte récente des épreuves d'Un Coup de Dés de Mallarmé vérifie que 1'« artiste» (ce mot est employé à dessein) est le fondateur d'une lignée dans la poésie occidentale. On aurait pu penser que le livre, après trois siècles, ait découvert enfin aux poètes la permanence du signe. Or, l'écrit commence seulement à faire l'objet d'une attention soutenue. Et encore, n'en sommes-nous sans doute qu'aux débuts, car tout peut très bien retourner à l'absence, l'histoire de la poésie visuelle nous le montre. Le discours peut étouffer le langage. Il en aura fallu des clameurs dans le désert: Guillaume Apollinaire, Lemaître, Pierre Garnier, Max Bense, pour qu'enfin la poésie matérielle, solide, la poésie qui se voit fasse souche. La poésie concrète, visuelle, spatialiste, est pour moi le vrai point de départ. Mais, avant tout, il convient de redonner au titre sa valeur interrogative. C'est une question que je pose, non une affirmation que j'assène. Si je pense que le livre est devenu un obstacle à l'évolution de la poésie, il n'est pas encore certain que l'ordinateur soit le médium et l'outil adéquats. Seule la poursuite des recherches entreprises sera susceptible de nous fournir une indication. Je n'insiste pas sur la situation de l'édition française malgré les efforts méritoires des pouvoirs publics. De nombreuses enquêtes 2 décrivent un paysage où les rimailleurs sont plus nombreux que les lecteurs, où les maisons d'édition abandonnent le marché les unes après les autres, laissant la place à l'amateurisme ou à l'escroquerie, où la distribution en librairie atteint le point zéro. Friedrich Schlegel, Novalis, Hôlderlin, bientôt relayés par les tenants de l'idéalisme objectif: Schelling et Hegel 4. Relève de la métaphysique, la théorie spéculative romantique stipule que nous ne rencontrons pas d'oeuvres d'art mais seulement des manifestations (<< phenomenon ») de l' Art 5. La différence entre prose et poésie se révélerait dans l'indéterminé, le suprasensible, tout ce qui se dilue dans l'être, l'ineffable, l'absolu, l'incommunicable, qui animeraient la seconde et dont la première serait privée. La croyance en un point central unitaire, d'ordre ontologique, est à la source de cette sacralisation de la poésie. La théorie spéculative de l'art situe la poésie hors du langage. Arts des arts selon Hegel, elle se trouve partout, dans toutes les réalisations humaines. Ne parle-t-on pas de la poésie de tel film, de celle qui sourd d'un tableau ? Elle déborde sur l'ensemble de l'activité humaine, il y a une poésie de la vie, du travail, et même, insensible à l'homme, pénétrant l'univers entier. Les fleuves, la lune, l'espace sont poétiques. Par transferts successifs, « poésie» désigne l'impression esthétique produite par le poème, puis, par un passage de la cause à l'effet, du contenant au contenu, elle désigne tout objet susceptible de provoquer un sentiment analogue. Poétique devient une émotion, un sentiment particulier, relativement indéfinissable, "qui présente un caractère de poésie" 7, qui émeut par le charme, la beauté, la délicatesse, à la fois cause et résultat de cette émotion. La poésie ne se laisse pas appréhender. Objet d'expérience, elle échappe au langage, ne s'explique pas. Elle ne s'isole pas non plus. Présente dans chacune de ses expressions, elle n'est pas substance repérable, c'est une qualité qui disparaît dès que le chercheur veut la saisir. La poésie pure n'a jamais été constatée, toujours il s'y mêle de l'impur. Comme d'autres mystères dont elle pourrait procéder, elle est mystère. Puisque nous sommes arrivés au Paradis, il ne nous reste plus qu'à faire marche arrière; nous sommes dans l'impasse. Expliquer l'existence de la poésie par celle de Dieu, du sacré, ne nous aide pas dans notre propos. Les XIX et XX" siècles ont assisté à la domination presque sans partage du support «livre ». Les progrès de l'alphabétisation ont contribué à son expansion au détriment de tous les autres moyens de communication rejetés en marge de la communication sociale. Le livre est ressenti comme le support par excellence de la transmission culturelle. L'oralité (les conteurs, les avis lancés en public) a disparu de la sphère publique ainsi que le manuscrit, florissant encore à la fin du XVIIIe siècle. Il faut se rappeler par exemple le rôle public joué par la lettre au temps des Lumières. En Europe, l'affiche n'acquiert de rôle notable que dans la deuxième moitié du XXe siècle. Le téléphone, la radio, en supprimant des sources d'écrit, accroissent encore son monopole de support culturel. Banalisé, il perd sa matérialité, n'est plus perçu comme une chose mais comme moyen de s'approprier du sens. Michael Riffaterre, dans La Production du Sens, publié en 1978, montre que le lecteur va directement au sens, au besoin le produit. Le rapport entre le lecteur et le livre est celui qui convient le mieux à la conception métaphysique de la poésie. Il faut ajouter à cela que la théorie spéculative de l'art a été la seule à être répandue uniquement et entièrement par le livre. La concordance entre le contenu et son support est totale. L'ordinateur a cessé d'être un outil de manipulation des nombres pour évoluer en un outil de communications multiples. C'est sur lui que se reportent tous mes espoirs de poète, qu'il soit couplé ou non au support vidéo. L'emploi de l'ordinateur dépasse évidemment de très loin ses capacités de manipulations texiuelles. Une pratique littéraire consiste à générer des textes à partir d'un ordinateur. Il me semble que cette forme de création littéraire, remarquablement illustrée entre autres par J. P. Balpe, est une forme charnière au sens où elle continue à privilégier le déroulement de la lecture linéaire. Même si elle remet en cause les notions d'auteur et de texte clos, elle ne permet pas de dépasser assez nettement la conception métaphysique de l'oeuvre poétique. Pour renouveler en profondeur la création, il nous faut partir des recherches en poésie visuelle et concrète occidentales d'une part et de la poésie d'Extrême-Orient, notamment chinoise, de l'autre. La poésie visuelle a été la première à remettre en cause le primat de l'écriture en intégrant au poème des éléments extralinguistiques ou en créant sans référence directe à la langue. La poésie chinoise est, comme nous le savons depuis longtemps, une poésie du signe, du visible. «La poésie chinoise s'efforce d'agencer les mots dans l'espace. Le poème calligraphié peut être exposé, offert à la contemplation à la manière d'une peinture. »10. L'ordinateur, quant à lui, outre une manipulation aisée des deux types de création esquissés ci-dessus offre la possibilité d'écrire des textes variables, mouvants, interactifs ou tridimensionnels. Non seulement il intègre le mouvement, le temps, comme le film d'animation aurait pu le faire si les poètes s'y étaient essayés, mais pour la première fois l'interactivité élargit encore le champ du possible. |
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l Fondation Speurtocht N.R.C., Handelsblad, 1994 (retour) |
| 2 dont celle de Jean-Michel Place ainsi que celles du CALCRE. On m'objectera que la crise n'est pas neuve, que Baudelaire n'a vendu que 250 exemplaires des Fleurs du Mal et Rimbaud pas une seule de ses Illuminations. Cette objection souffre à mon sens d'un défaut de perspective. Le taux global de lecteurs s'est entre-temps considérablement accru, le nombre de lecteurs de poésie est resté le même. La poésie publiée se porte mal, producteurs, éditeurs et lecteurs se renvoient la faute. les éditeurs accusent les poètes de nombrilisme et le public d'ignorance, les poètes accusent les éditeurs de mercantilisme et le public d'ignorance, le public n'achète pas, malgré l'attention empressée qu'en France les structures institutionnelles accordent à la poésie. (retour) |
| 3 voir SCHAEFFER (l-M.) : L'Art de l'Age Moderne, Paris, Gallimard, 1992. (retour) |
4 Ibidem, p. 94-95. (retour) |
| 5 Ibidem, note 60 p. 397.(retour) |
| 6 Ibidem, p. 218. (retour) |
| 7 ROBERT (paul) : Dictionnaire alphabétique et analogique de la Langue Française, Paris, Société du nouveau Litté, 1967, tome V, entrée « Poésie ».(retour) |
| 8 COHEN (J.) : Structure du langage poétique, Paris, Flammarion, 1966, p. 47.(retour) |
| 9 Cité par SCHAEFFER (J.-M.) : L'Art de l'Âge Moderne, Paris, Gallimard, 1992, p.219. (retour) |
| 10 LEYS (Simon) : La Forêt en Feu, Paris, Hermaml, 1988, p. 16-17. (retour) |
| 11 BOOTZ (Philippe) : "Le poème vidéo et le poème à lecture unique ... ", in BOOIS (Philippe) et a1ii: A:\LITTERATUREJ (Colloque Nord-Poésie et Ordinateur), Roubaix-Villeneuve d'Ascq, CIRCA V-GERlCO-MOIS- VOIR, 1994, p. 75-86. (retour) |
| 12 BODGES (M.), SASNETT (R.) and JlJDSON MUSINGS ev.) "On Multimedia", in Unix Review, Amsterdam, 1993, p. 83. (retour) |