Texte de la conférence accompagnant la présentation (en français)

Après avoir porté sur l’intégration du multimedia et de l’animation 3D en poésie, ma recherche actuelle porte essentiellement sur l’interactivité. C’est dans cette perspective que j’ai présenté Florence Rey (Docks e-poetry 2001 Buffalo, puis Orphée Aphone (Alire 12, e-poetry 2003 Morgantown). L’interactivité permet de changer radicalement le rapport du lecteur à l’œuvre. Le mot lecteur ne convient plus, puisque non seulement il doit « lire » du texte, du son, de l’images, des couleurs, bref du multimedia, mais surtout parce qu’il devient un utilisateur, « an user », et que ses interventions sont au cœur même de l’œuvre, la transformant. Sans lui, sans ses actions, il n’y a plus d’œuvre du tout. Je ne considère pas l’utilisateur comme un consommateur de l’oeuvre mais comme un acteur de celle-ci : l’acte de lecture est un signe en lui-même, signe dynamique, dont le signifié est lui-même une action.

Dans cette perspective, il m’est apparu que je pourrais concevoir une nomenclature des procédés interactifs, Dans ce but, j’avais créé en 2003 un poème intitulé « le Bonheur » qui recensait un certain nombre de procédés de base présentés par des exemples, des figures. Le Bonheur est une série d’expressions courantes dans lesquelles un membre de l’expression a été remplacé par une action de l’utilisateur. Mais je me suis heurté à des questions techniques. Les problèmes de compatibilités entre les types de machine d’une part (PC ou Mac) et l’importance prise par l’Internet comme support et moyen de diffusion d’une autre. La version Internet de « Bonheur » ne me satisfait pas. Trop mécanique, trop raide, trop listing, pas assez métaphorique du sentiment de bonheur

Ces œuvres interactives, sont, malgré les immenses progrès techniques accomplis ces dernières années, trop « lourdes » pour le net. Elles demandant trop de moyens. Il faut des plugins, télécharger des movies, ça prend du temps, tout le monde n’a pas un ordinateur super rapide. Le net subit des contraintes très élevées.

C’est pourquoi, parallèlement, je commence à programmer en java. Je voudrais vous montrer quelques résultats extrêmement légers, non seulement par le contenu qu’ils affichent mais aussi par leur « poids » virtuel de données 1 kb, 2 ou 4 kb. Tous les poèmes suivent un schéma identique. Très courts, ils sont composés de 3 parties, à l’instar des haïkus ou des syllogismes. Comme les haïkus, ils forment une unité de 3 mouvements:

  • Un titre
  • Un texte-image
  • Un script en arrière –plan

Le script met en mouvement le texte-image. J’emploie le terme texte-image parce que le texte est très bref et que sur un écran d’ordinateur un texte court est perçu comme une image. Il est avant tout pris dans sa visualité. Je pourrais d’ailleurs tout aussi bien parler de texte-objet puisque le script agit sur un objet, qu’il soit texte ou image.

Comme pour n’importe quelle forme poétique je me suis imposé des contraintes ou des contraintes se sont imposées, que j’ai acceptées. Pour chaque poème, le texte est le même: les mots “je t’aime”, typographiés dans un caractère tout-venant: “Times new Roman”, et le plus souvent en rouge, couleur de la passion, sur fond de page blanche. Une seule page est sur fond noir, nécessité due aux couleurs déviantes du texte.

Le script est unique. Je me suis interdit la combinatoire. Je me suis imposé d’ailleurs une contrainte supplémentaires puis que tous mes scripts fonctionnent à la fois avec Explorer et Netscape. Je ne suis pas parvenu à élargir la plate-forme commune à Firefox, ce dernier navigateur étant, contrairement à ce qui est souvent prétendu, relativement allergique à Java. Tout à l’air d’autre part de fonctionner à la fois sous PC et sous Apple MacIntosh. Cependant je me méfie, je n’ai pas testé sur toutes les sortes de machines. En agissant, le script produit quelque chose. Le poème est le résultat de la combinaison du texte sur la page et du script. Comme dans mes recherches sur l’interactivité, l’action doit faire sens. Pour moi, il est très important d’éliminer tout ce qui pourrait n’être qu’ornemental .

Pour cette même raison de vouloir faire sens, j’ai donné un titre à chaque poème. Texte un peu méta-texte mais pas tout à fait, le titre sert de contre point, de point d’ironie, d’extension. Le titre du poème est celui de la page et du fichier. Je ne reproduis pas en e-poetry la traditionnelle forme imprimée qui inscrit le titre sur la page même.

Après coup, ne travaillant plus dans l’abstrait du code, je constate que je reviens à des bases de poésie visuelle. Je pratique l’ellipse, je remplace des éléments textuels par des éléments visuels. Il est impossible de faire plus court sans perdre tout. En me limitant à des éléments extrêmement basiques je cherche à isoler des signes discrets. Ce retour à une poésie des années 60 revisitée sur ordinateur m’amène à la question pour moi fondamentale. Y a-t-il a des procédés poétiques (littéraires), des figures du discours sur l’écran du moniteur? Est ce qu’il y a une originalité du texte-objet par rapport au texte-image imprimé ou "dessiné"? Est-ce qu’il y a des procédés qui ne peuvent être utilisés nulle part ailleurs?

Je n'ai pas de réponse.

Londres 31 septembre 05