Compte-rendu partiel des Journées d'Etude Franco-Canadiennes sur les Ecritures électroniques |
| N'ayant
participé qu'à deux journées sur les trois bien remplies
du colloque, mon rapport est inévitablement partiel. Il l'est d'autant
plus que, intervenant, je défends des orientations, je manifeste des
préférences, bref je suis aussi partial que partiel. D'autres
membres de la liste ayant participé aux journées pourraient nous
rapporter leurs observations. Le rapport définitif serait le panorama
constitué de chacun des panneaux décrits. |
| Les
rencontres sont toujours remarquables. Comme il y a deux ans à Buffalo
avec les membres de la liste Webartery, nous avons tous besoin de nous rencontrer,
de nous voir, jauger, entendre, embrasser, palper, renifler. Faire connaissance
est physique. Ca m'a été un véritable plaisir que de mettre
des corps et des voix sur les noms si souvent lus de Xavier Malbreil, Constance
Krebs et Lucie de Boutiny, si souvent croisés dans les coursives de
la liste. |
| Qu'est-ce
qu'on a vu et qu'est-ce qu'on a lu ?
En hyper/cyber/multi/e/littératures deux groupes sont clairement distincts
: ceux qui donnent à voir + entendre + lire + agir et ceux qui donnent
à lire. Une remarquable somme des tendances présentées
nous a été Trajectoires (http://www.trajectoires.com)
initié par Jean Pierre Balpe et réalisé par des étudiants.
Cette merveille de technologie interactive et ergonomique insuffle une nouvelle
vie au polar, genre littéraire qu'on aurait pu croire usé jusqu'à
plus trame. Ce roman en ligne mêle à merveille génération
textuelle, icônes, vidéos et illustrations, interventions des
lecteurs, retours de e-mails, navigations multiples. L'e-pensée a définitivement
quitté les limbes des premières explorations. Que les internautes
ayant trouvé la solution à l'énigme se voient offrir une
version papier de l'ouvrage est tout aussi significatif que l'attention portée
aux virtuosités techniques. Il y a encore beaucoup à faire pour
sortir de Gutenberg. J'ai éprouvé un sentiment diffus comparable
à propos du magnifique projet " Berlin " de Régine
Robin, co-organisatrice des rencontres. Ignorante en matière électronique,
elle nous a demandé notre avis sur la réalisation d'un CD-Rom
que j'appellerais de fiction historique. Il m'est apparu qu'un projet de CD-Rom
ne peut pas être abordé qu'avec la connaissance extérieure,
mêlée d'imaginaire, d'un " auteur papier ". Il faut,
dès l'abord, empoigner les contraintes techniques et narratives en fonction
des possibilités de l'ordinateur. Sinon, une belle chimère s'élève,
qui se dissout au contact de la bureaucratie des 1 et des 0. |
| Du
côté de chez la lecture les travaux présentés offraient
tous du génératif et de la combinaison aléatoire à
profusion. Il y a même eu, E-cris un faux générateur de
texte d'une esthétique superbe réalisé par Luc Dall'armellina
qui m'a scotché à l'écran. J'en ai reçu une fois
encore la confirmation qu'il est possible de faire des choses passionnantes
avec des logiciels qui ont été élaborés pour de
tous autres buts, en les détournant quelque peu. La créativité
importe plus que les tours de main appliqués. L'artisanat cède
encore heureusement le pas au créateur décalé. J'ai également
reçu confirmation que la lecture sur écran ne s'apparente que
de loin à celle d'une feuille de papier. Une lecture en expansion aléatoire
d'une nouvelle, pourtant très habilement mise en page par Andras Toth,
aboutit selon l'auteur lui-même dire à un ennui tel que le lecteur
abandonne. Plus le texte foisonne, moins le lecteur s'y plaît. |
| En
passant, au cours de ces journées, et à part la réussite
exceptionnelle de Trajectoires, il n'a été que peu question du
web, qui est pourtant l'application la plus courante et la plus contraignante
du lien hypertextuel. Même les Formes Libres de Xavier Malbreil, bien
que réalisées avec des outils web, n'étaient pas des uvres
web. Je n'ai pas réfléchi à une possible raison de cette
désaffection. |
| La
seconde tendance a été celle des lectures à voir : Xavier
Malbreil, Philippe Bootz, Dall'armellina cité plus haut, moi, Alexandre
Gherban, Tibor Papp. Plus ou moins de clicks, plus ou moins de texte, de sons
et d'images, plus ou moins de générations textuelles souvent
difficilement repérables, mais cependant une communauté. J'ai
retenu des présentations de leurs uvres qu'elles traitent des
rapports qu'entretiennent entre eux regarder/lire/entendre/faire et la lecture
multiple qui en découle. Rapports qui peuvent être d'addition-complétion,
soustraction-contradiction ou complètement indépendants les uns
des autres (cette dernière piste étant je crois encore assez
inexplorée, il faudra que je voie ce que ça donne). |
| La
pluralité des supports dans tous ces travaux pose des questions de fond
qui, je l'espère, seront traitées ces prochaines années.
Si la génération de textes exprime les rapports qu'entretiennent
les mots entre eux, en longueur sur l'axe syntagmatique, en hauteur sur l'axe
paradigmatique, l'hypertexte uvre à un étage supérieur,
agissant sur des segments plus larges et complexes, groupes de mots, phrases,
fragments de texte. Qu'en est-il à un niveau encore plus global, quand
interviennent de concert : mots, icônes, représentations, formes,
couleurs, mouvements, sons, parole et comportement du lecteur ? Est-ce que,
pour commencer, je peux encore parler de mon frère le lecteur, mon hypocrite
semblable ? J'ai remarqué dans cette assemblée aussi, et ce n'est
pas la première fois, des réticences à parler de lecteur
pour signifier l'utilisateur de mes uvres. Peut-on encore parler d'hypertextualité
? Qu'y a-t-il de commun entre le mot bleu souligné avec la petite main
dessous d'une part et d'autre part les pixels volontairement oubliés
de Tibor Papp, les images sonores mouvantes de Philippe Bootz, les lettres
bactérielles et les découpages sonores au microscope de Gherban,
les pans de texte mouvants de Dall'armellina, ou mes pièges à
lecteur ? |
| Depuis
les générateurs de textes, au fond il n'y a pas si longtemps,
l'e-litterature a connu une évolution foudroyante. Depuis quelques années
les uvres sont devenues hypermultimedia, ou plurimedia pour reprendre
l'heureux néologisme de Philippe Bootz. Cette marche forcée semble
maintenant se ralentir. Tant mieux, parce qu'une tâche immense d'arpentage,
de cartographie et d'exploitation commence. A travers ce que j'ai vu à
ces journées et en d'autres rencontres, je crois qu'on assiste à
l'élaboration d'un code plurimedia, un langage comme on dit le langage
cinématographique. Bref, si ces journées ont été pour mois utiles et agréables, la cause n'en a pas seulement été les rencontres attendues, des têtes et des oeuvres nouvelles, mais beaucoup parce que les travaux ont montré d'évolutions. Je me sens vraiment appartenir à une communauté informelle, celle des inventeurs d'un art incertain qui ne s'est pas encore fait un nom. |
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Patrick-Henri Burgaud Arnhem 24 05 02
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